lundi 1 décembre 2025

 MON PERSONNAGE

 

Nom :  LEROY

     Prénom : Jeanne

Age :  82 ans

Adresse :  Mirepont, en province du Luxembourg

Situation familiale : mariée à Emile

Métier : femme au foyer

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 « Le passé n’est jamais mort. Il n’est même pas passé. »

                                                                                   William Faulkner

 

 

 

Prologue

  

 

C’est le jour béni, le jour des mains dans la farine.

L’odeur du pain tout juste sorti du four flotte dans la cuisine. Ça sent le bonheur des choses simples et la vieille dame savoure ce moment comme un cadeau, ouvre grand ses narines et se gave d’arômes de levain de blé, d’orge et de seigle que ses vieilles mains noueuses ont emprisonnés dans la pâte. Une aspiration lente et profonde, une jouissance comparable à celle qu’Émile lui offrait les soirs où il rentrait avec la paie et qu’il lui soulevait le jupon devant la cuisinière au charbon. 

Rien qu’à la voir caler la miche entre ses seins lourds, on devine que ce pain est plus que matière, il est sa création, l’œuvre d’une artiste méconnue de tous, même de son homme, si bien que jamais elle n’a attendu d’éloge de personne. D’ailleurs elle n’y a jamais pensé.

Elle a commencé par signer le pain comme le faisaient sa mère, sa grand-mère et son arrière- grand-mère. Une tradition qu’elle perpétue pour honorer leur mémoire. Pour elle, le diable et les bondieuseries, c’est l’affaire des bigotes du village, ces grenouilles de bénitier qui, sous leur mantille de dentelle, soutiennent le regard de Monsieur le curé et lui tirent la langue d’un mouvement suggestif en recevant l’hostie. 

Ses joues sourient pendant que le couteau va et vient en faisant chanter la croûte. Elle se revoit, jeune cuisinière au service du baron, le propriétaire aux mille terres des alentours. Elle était belle à faire pécher les anges, sans artifices. Une poupée de porcelaine aux joues rosées avec des yeux d’un bleu… d’un bleu si profond qu’ils apaisaient d'un simple battement de cils. 

Là, au château, elle avait appris les bonnes manières, les gestes à faire et surtout ne pas faire en présence des invités. Son simple petit tablier blanc en percale sur sa robe noire lui donnait des airs de Marlène Dietrich, si bien que Monsieur le baron aurait volontiers troqué la baronne contre la jolie donzelle. Mais la maîtresse de maison qui avait l’œil se mit à porter le même petit tablier blanc dans l’intimité.

Le film muet défile sous ses yeux et les ombres d’hier s’invitent dans la cuisine quand soudain le sifflement de la bouilloire interrompt la projection. 

La cuisinière a perdu son sourire. Le couteau cesse de se dandiner dans sa main. Le présent reprend sa place.

Quatre grosses tranches de pain atterrissent au fond de la soupière en porcelaine. Midi sonne au carillon de l’église. 

Émile rentre de la grange, retire ses sabots de bois, pose sa casquette sur la patère, puis met les pieds sous la table, attache sa serviette à carreaux rouge et blanc et se frotte les mains en déclarant d’un ton assuré : « Tu peux y aller, mets-nous ça, femme ! » 

Alors, elle noie le pain avec le bouillon de légumes qui a cuit longuement. Cette soupe au pain, ce plat simple et savoureux tiendra bien au corps.

Les cuillères se vident et se remplissent au son du balancier de la comtoise. Quand on vit ensemble depuis autant d’années, les mots sont superflus, seuls parlent les regards et les silences.

Emile tapote doucement son ventre du bout des doigts. Repu, il quitte la table et s'offre sa petite sieste journalière. Puis, il chausse ses sabots, visse sa casquette sur la tête et sort, la pipe entre les dents. Il murmure la phrase qu’elle connaît par cœur : « A d’t à l’heure, femme ! ».

Elle acquiesce d’un petit sourire entendu. Elle l’aime son Emile.

Il l’a acceptée telle qu'elle est avec son lourd fardeau, et ça, elle ne l’a jamais oublié. Et même si le gant de toilette est le seul encore à la caresser, des petits gestes qui n’appartiennent qu’à eux témoignent du lien qui les soude depuis si longtemps.

Jeanne s’affaire dans la cuisine et ses silences vagabondent dans le torchon de cuisine… Le passé, elle veut l’oublier et le futur qui lui reste, elle le veut vierge de tout. Du moins, c’est ce qu’elle croit.

 

 

 

7 commentaires:

  1. Bonjour Colette,
    Voilà un beau portrait de femme, et aussi un beau portrait de couple, satisfait d'une vie simple depuis toujours. Depuis toujours ? Pas si sûr, car quel est le lourd passé que voudrait effacer Fernande et que son brave mari a accepté ? Un enfant qui ne serait pas de lui ? Un geste qu'elle aurait eu, répréhensible aux yeux de la société ? C'est sans doute là son défaut, ou sa plaie secrète, ou sa honte. En parlent-ils encore ? Ceci aurait-il des conséquences sociales ? Rêverait-elle d'être mieux considérée au village ?
    Tu vas nous construire une histoire formidable parce qu'inattendue, je le sens ! A bientôt le plaisir de la lire !
    Marie-Claire

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  2. Bonjour Colette,
    Fort belle personne que notre Jeanne qui forme un très beau couple avec son mari Emile. Sans histoires ? Nous verrons car, comme le reprend Marie-Claire, le baron la troquerait volontiers avec la baronne qui, elle, s’est mise à porter – uniquement ? – le petit tablier blanc.

    Petite question : quand situes-tu la vie de ce beau couple qui semble tout de même d’un autre âge.

    Très beau prologue d’une histoire qui s’annonce passionnante. Bravo.
    Christian

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  3. Bonjour Colette,
    Quelle belle mise en appétit que ce texte plein de tendresse et de senteurs du passé !
    Les personnages sont bien concrets, vraisemblables, vivants !
    Même l'odeur du pain chaud y est tout comme l'envie de goûter à cette soupe roborative.
    Déjà, c'est captivant et je devine que l'attente des épisodes à suivre sera frustrante.
    - Pire honte : je ne vois que celle du fardeau mystère...
    - Passe-temps : crocheter des napperons qu'elle offre en toutes occasions (anniversaires, naissances, mariages, Noël...)
    - Handicap : arthrose déformante des doigts...
    Déjà, je suis accro à tes personnages !
    Bien à toi,
    Jan.

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  4. Bonjour, Colette,

    Surprise!
    J’ai d'emblée été transportée dans le temps à cette époque où, gamine, j’allais passer des vacances chez mes grands-parents fermiers en Flandre. Tout y est : la simplicité, les gestes répétitifs, les croyances, les mots coutumiers, ceux que l’on dit, ceux que l’on tait…
    Il y a, là, ample matière à nous conter les souvenirs et les espoirs de Jeanne.

    Toc : fournir en bois et entretenir le four à pain
    Rafistoler son chignon
    Affection particulière pour le cochon de la ferme qu’elle redoute devoir tuer.

    J’attends de pouvoir renouer bientôt avec ces sympathiques petites gens, Colette!
    Cordialement,
    Micheline.

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  5. Bonjour Colette,

    Un pur bonheur de lecture, ce portrait de femme. Jeanne on la reconnaît, on retrouve une grand-mère connue ou fantasmée. La langue est superbe. Tu combines le concret sensuel des gestes, les souvenirs, la relation avec son homme et même déjà, en filigrane, un récit de vie avec une remarquable habileté. Un morceau d’anthologie.
    Christian se pose la question de la chronologie. En fait, je me demande si tu ne pourrais pas lui donner 10 ans de plus ce qui la ferait vivre sa jeunesse dans les années ’50 et le début des années ’60 avant les grands bouleversements des mœurs.
    Que dire de plus ? Qu’on attend la suite avec impatience.
    Sous le signe du rouge, dans ton premier texte, Jeanne sera confrontée à un outil ou à une pièce de vaisselle à mettre en relation avec une dispute.
    Bon travail,
    Liliane

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  6. Je participe à l'enthousiasme de cette lecture. Je l'aime bien cette mamie, qui a sûrement péché dans sa jeunesse... Elle a le regard aguisé et encore égrillard, la canaille! Monsieur le Curé, voit-il ces allusions? Est-ce un jeune et beau curé? On a connu des femmes comme elle... est ce encore une vieille dame d'aujourd'hui? Qui fait son pain, vit sans doute au milieu de rien??? Beaucoup de questions se posent. On attend la suite.

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  7. Bonjour Colette,
    Merci pour l'info sur la santé de Liliane.
    J'espère qu'elle se rétablira bien vite et complètement.
    Je profite de l'occasion pour te souhaiter une bonne et heureuse année pleine de santé et de joie.
    Bien à toi,
    Jan.

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