lundi 29 décembre 2025


Couleur: rouge

Objet: outil ou pièce de vaisselle 

Dispute

TEXTE 1

 

Elle est toute chose, Jeanne. La chanson qui passe à la radio la prend de court et un nœud lui monte à la gorge. Quand Aznavour chante, elle pleure. C’est plus fort qu’elle.  Il répète  encore et encore :« Non, je n’ai rien oublié » si bien que ses souvenirs montent les marches de sa mémoire. 

Oublier… Comment pourrait-elle oublier ? Même un Alzheimer en garderait des traces. Depuis ce jour, des démons cognent dans sa tête, lui crachent des mots odieux à donner la nausée: 

« Tu t’es vue, toi, la cervelle à trois sous ! Tu veux jouer à la belle, mais tu n’es bonne qu’à garder les cochons ! » 

« Y a rien dans ta petite tête, pauvre idiote, elle est trouée comme une passoire, pardi ! »

A quinze ans, ces mots-là tatouent la peau à coups de burin et de lames de rasoir. À coups de silences et de déprime. A coups d’envie de crever.

 

Sa mère a mis sa tenue du dimanche pour se rendre au rendez-vous. Assise et droite comme un I, elle s’accroche à sa sacoche et écoute les propos du directeur. 

-       " Madame, je n’irai pas par quatre chemins. En classe, votre fille passe son temps à compter les moutons ! Aucun intérêt pour une matière, toujours en retard d’une guerre pour remettre ses travaux, peu respectueuse des règles de notre établissement. Sans compter qu'elle s’octroie le droit de faire l’école buissonnière quand bon lui semble. Je ne vois qu’une solution, madame... L’internat et une discipline de fer pour la remettre sur le bon chemin ! "

La mère tombe de haut, baisse les yeux sans pouvoir prononcer un mot. En chien battu, elle serre la main du directeur et, comme une automate, reprend la route. Les chiens font pas des chats, c’est bien connu !   

 Ce jour-là, la vie de Jeanne bascule. Les mots secs et durs du directeur font l’effet d’une bombe à la maison. Elle va  être réduite à vivre en cage simplement parce que, comme disent les professeurs, c' est une traumatisée des équations, une incendiaire de la littérature, une dépensière du moindre effort, une tête dure. Mais vide. En langage grossier, elle doit changer de crèmerie et viser plus bas, c’est préférable pour elle et surtout pour l’institut.

Le père hurle. Gueule.

-       "C’est-y pas possible d’avoir fabriqué une fille pareille ! Tu…tu nous fais honte, ma fille ! "

Ses narines se gonflent.

-       "Ta mère et moi, on trime, on trime comme des bêtes pour joindre les deux bouts ! Et tout ça pour une morveuse qui ne fout pas les pieds en classe un jour sur deux et qui ... qui regarde pousser l’herbe !"

Il rit aux éclats et se tient le ventre puis devient écarlate comme après une journée de travail sous le vent glacial. 

L'adolescente l’observe du coin de l’œil. Elle sait que lorsque ses sourcils se rapprochent, que ses lèvres se pincent, que ses yeux lancent des flammes et que sa bouche se tord comme un miroir fendu, ça sent mauvais.

Un long silence dérange. On entend les mouches voler.   

Mère et fille se regardent, tétanisées. Jeanne regrette d’être née dans cette famille de paysans. Des ignares, selon elle. Un héritage lourd à porter. Si elle avait pu, elle serait morte dans le ventre de sa mère. Oui, elle serait morte !

Le calme vire de bord. Le père tape du poing sur la table, se lève d’un bond. Ses bras balaient l’espace comme un épouvantail en plein vent. 

-       "Je vais t’en donner, moi, des envies de balade ! Non, mais …! "

Les verres tombent du buffet.

BANG !

Elle sursaute. Sa poitrine se soulève à chaque éclat. 

Les assiettes suivent. 

-       " Et tu en veux encore de la casse? Tiens…en voilà !"

La mère sait qu’elle ne doit pas intervenir, cela mettrait de l’huile sur le feu.
CLAC -CRAC ! 

Il n’y a bientôt plus rien à casser. 

Le vent tombe d’un coup. Le père enfile sa veste et sort comme si rien ne s’était passé.  

La petite Jeanne sanglote, se vide de sa peur. 

.

 

 

 

 

 

 

 

9 commentaires:

  1. Bonjour Colette,
    Pauvre Jeanne ! Quel héritage !
    Petite paysanne mais sans doute est-ce une surdouée qui n'est bien nulle part et incomprise. C'est ainsi que je la vois. C'est donc cette incompréhension qui est son drame secret ?
    Sauf si je me trompe complètement.
    Reste que cette scène est cruelle et choquante jusque dans la colère du père et la lâcheté de la mère.
    Bravo pour cet exploit tout en finesse et tact malgré tout.
    Pourquoi Jeanne n'a-t-elle pas pu échapper au sort que lui destinait ses parents ? S'est-elle résignée ou a-t-elle été "cassée" par le pensionnat ?
    Vivement la suite !
    Bien à toi,
    Jan.

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  2. Bonjour Colette,
    Merci pour tes bons voeux que je réciproque bien volontiers.
    Merci également pour tes commentaires judicieux.
    Embrasse Liliane de ma part.
    Bien à toi,
    Jan.

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  3. Bonjour Colette,
    Jeanne se remémore son adolescence. Elle ne fut pas heureuse entre l’école et un directeur assassin, un père colérique voire violent et une mère sous domination.

    Or, dieu sait, elle possédait peut-être, sans doute, probablement un talent que son entourage n’a pas encouragé, bien au contraire.

    Au plaisir de lire la suite des aventures de notre « chère Jeanne »
    Bravo, Christian

    Ps : « Non, je n’ai rien oublié, non rien de rien » était-ce écrit par Charles Aznavour et avait été chanté par Edith Piaf ?

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  4. Coucou Christian,
    Pour info...
    "Non je n'ai rien oublié" a été écrit vet chanté par Aznavour
    "Non je ne regrette rien" a été écrit par Charles Dumon et chanté par Piaf
    Merci de m'avoir lue !
    Colette

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    1. Merci Colette, " j'ai la mémoire qui flanche ", c'est écrit et chanté par qui?

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    2. Chanté par Jeanne Moreau

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  5. Ben! Colette, cela commence mal pour ton perso. On a tous des souvenirs comme ceux- là, de violence... familiaux ou d'ailleurs. Cela nous aide aussi à nous construire, autrement. L'internat, j'ai connu. Cela peut être chouette quand le milieu familial est instable. On y apprend à vivre, on se fortifie. Mais bon... que va-t-il se passer?
    Très belle année à toi!

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  6. Bonjour, Colette…

    On serait tenté de dire que tu frappes fort pour ce début d’histoire….
    Mais non, pas toi. Mais ces parents irresponsables, aveugles!
    Il n’est pas toujours facile de soutenir, orienter un jeune enfant, voire même un ado.
    Le chemin qui devrait s’ouvrir à Jeanne c’est de rencontrer quelqu’un qui lui donne confiance et l’aide à découvrir ce qui lui tient véritablement à cœur : un jeune voisin, par exemple, un livre…Surprends-nous pour rendre confiance à ton personnage comme tu le fais si bien avec ton style direct, épuré, plein de sensibilité.
    Belle Année 2026, Colette, belle inspiration!
    Bien à toi,
    Micheline.

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  7. Bonjour Colette,

    Le rouge de la cruauté, de la honte, de la colère. La fulgurance des émotions et des réactions, la force des images. Tout fait mouche dans ce texte bouleversant. Une enfant massacrée, une famille détruite par la rigueur normative de l’institution scolaire.
    Que dire de plus ? Merci pour ce moment de lecture.
    Je me permets une remarque stylistique.
    « … parce qu’elle n’est pas dans la norme, » : il s’agit d’une constatation objective qui pourrait figurer dans un rapport officiel concernant la gamine alors que le reste du paragraphe est totalement affectif avec des images très fortes. Je pense que l’insertion de cet élément « objectif » affaiblit quelque peu l’ensemble.

    Ton prochain texte, sous le signe du bleu, un parfum sera à mettre en lien avec une « première fois ».
    Bon travail,
    Liliane

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