« Le passé n’est jamais mort. Il n’est même pas passé. »
William Faulkner
LA CHAMBRE BLEUE
Prologue
C’est le jour béni, le jour des mains dans la farine. Une odeur de pain tout juste sorti du four flotte dans la cuisine. Ça sent le bonheur des choses simples.
Jeanne savoure ce moment comme un cadeau, ouvre grand ses narines et se gave d’arôme de levain de blé que ses mains noueuses ont emprisonné dans la pâte. Une aspiration lente et profonde, une jouissance comparable à celle qu’Émile lui offrait les soirs où il rentrait avec la paie et qu’il lui soulevait le jupon devant la cuisinière au charbon.
Rien qu’à la voir caler la miche entre ses seins lourds, on devine que ce pain est plus que matière, il est sa création, l’œuvre d’une artiste méconnue de tous.
Elle commence par signer le pain comme le faisaient sa mère, sa grand-mère et son arrière- grand-mère. Une tradition qu’elle perpétue pour honorer leur mémoire.
Les joues de Jeanne sourient pendant que le couteau va et vient en faisant chanter la croûte. Elle se revoit, jeune cuisinière au service du baron, le propriétaire aux mille terres des alentours. Elle était belle à faire pécher les anges, sans artifices, une poupée de porcelaine aux joues rosées avec des yeux d’un bleu… d’un bleu si profond qu’ils apaisaient d'un simple battement de cils.
Là, au château, elle avait appris les bonnes manières, les gestes à faire et surtout ne pas faire en présence des invités. Un simple petit tablier blanc en percale sur sa robe noire lui donnait des airs de Marlène Dietrich, si bien que Monsieur le baron aurait volontiers troqué la baronne contre Mademoiselle Jeanne. Mais la maîtresse de maison qui avait l’œil se mit à porter le même petit tablier blanc dans l’intimité.
Le film muet défile sous ses yeux quand soudain le sifflement de la bouilloire interrompt la projection. Jeanne perd le sourire. Le couteau cesse de se dandiner dans sa main.
Le présent reprend sa place. Midi sonne au carillon de l’église. Quatre grosses tranches de pain atterrissent au fond de la soupière en porcelaine.
Émile rentre de la grange, retire ses sabots de bois, pose sa casquette sur la patère, met les pieds sous la table, attache sa serviette à carreaux rouge et blanc puis se frotte les mains en déclarant d’un ton assuré : « Tu peux y aller, mets-nous ça ! » Alors, Jeanne noie le pain avec le bouillon de légumes qui a cuit longuement. Cette soupe au pain, ce plat simple et savoureux tiendra bien au corps.
Les cuillères se vident et se remplissent au son du tic-tac du balancier de la comtoise. Quand on vit ensemble depuis autant d’années, les mots sont superflus, seuls parlent les silences et les regards.
Repu, Émile tapote doucement son ventre du bout des doigts, quitte la table et s’offre sa petite sieste journalière. Puis, il chausse ses sabots, visse sa casquette sur la tête et sort, la pipe entre les dents. Il murmure la phrase qu’elle connaît par cœur : « A d’t à l’heure, femme ! » Elle acquiesce d’un petit sourire entendu.
Elle l’aime son Émile. Il l’a aimée telle qu'elle est avec son lourd fardeau. Ça, elle ne l’a jamais oublié. Et même si le gant de toilette est le seul encore à la caresser, les petits gestes qui n’appartiennent qu’à eux témoignent du lien qui les soude depuis si longtemps.
Le passé, elle veut l’oublier et le futur qui lui reste, elle le veut vierge de tout. Du moins, c’est ce qu’elle croit.
Tatouage
Elle est toute chose, la vieille Jeanne. La chanson qui passe à la radio la prend de court et un nœud lui monte à la gorge. Des larmes pointent déjà. Quand Aznavour chante, elle pleure, c’est plus fort qu’elle, et lui, sans s’en douter, répète encore et encore : « Non, je n’ai rien oublié » si bien que ses souvenirs remontent les marches de sa mémoire.
Oublier… Oublier…Comment pourrait-elle oublier ? Même une mémoire en ruines en garderait des traces.
Depuis cet incident, des démons cognent dans sa tête, lui crachent des mots odieux à donner la nausée : « Tu t’es vue, toi, la cervelle à trois sous ! Tu veux jouer à la grande donzelle mais tu n’es bonne qu’à garder les cochons ! », « Y a rien dans ta petite tête, pauvre idiote, elle est trouée comme une passoire, pardi ! » A quinze ans, ces mots-là collent à la peau comme un tatouage. Ils s’y gravent à coups de burin et de lames de rasoir. À coups de silences et de déprime. A coups d’envie de crever.
Sa mère a mis sa tenue de dimanche pour se rendre au rendez-vous. Assise et droite comme un I, elle s’accroche à sa sacoche et écoute les propos du directeur.
- Madame, je n’irai pas par quatre chemins. En classe, Jeanne passe son temps à compter les moutons ! Elle n’a aucun intérêt pour une matière, est toujours en retard d’une guerre pour remettre ses travaux. En plus, elle est peu respectueuse des règles de notre établissement et s’octroie le droit de faire l’école buissonnière quand bon lui semble ! Je ne vois qu’une solution, madame... Un internat avec une discipline de fer pour la remettre, je l’espère, sur le bon chemin !
La mère tombe de haut, baisse les yeux sans pouvoir prononcer un seul mot. En chien battu, elle serre la main du directeur et, comme une automate, reprend la route.
Ce jour-là, la vie de Jeanne bascule.
A la maison, les mots durs et secs du directeur font l’effet d’une bombe. Jeanne va être réduite à vivre en cage parce qu’elle n’est pas dans la norme. Elle est une dépensière du moindre effort comme disent les professeurs, une traumatisée des équations, une incendiaire de la littérature. Et par-dessus tout, une tête dure, mais vide ! En langage clair, elle doit changer de crèmerie et viser plus bas, c’est préférable pour elle et surtout pour l’Institut.
Le père hurle. Gueule.
- C’est-y pas possible d’avoir fabriqué une fille pareille ! Tu … tu nous …tu nous fais honte, ma fille !
Les chiens font pas des chats, c’est bien connu ! ose penser Jeanne.
Les narines du père se gonflent, prêtes à exploser.
- Ta mère et moi, on trime. On trime comme des bêtes pour joindre les deux bouts ! Et tout ça pour une morveuse qui ne fout pas les pieds en classe un jour sur deux, qui regarde pousser l’herbe dans le champ du voisin!
Il rit aux éclats et se tient le ventre, puis devient écarlate comme après une journée de travail sous le vent glacial.
La gamine l’observe du coin de l’œil. Elle sait que lorsque ses yeux lancent des flammes, que ses sourcils se rapprochent, que ses lèvres se pincent et que sa bouche se tord comme un miroir fendu, ça sent mauvais.
Un long silence s’étire, on entend les mouches voler.
Mère et fille se regardent, tétanisées. Jeanne regrette d’être née dans une famille de paysans. Des ignares, selon elle. Un héritage lourd à porter. Si elle avait pu, elle serait morte dans le ventre de sa mère. Oui, elle serait morte !
Le calme vire de bord. Le père tape du poing sur la table, se lève d’un bond. Ses bras balaient l’espace comme un épouvantail en plein vent.
- Je vais t’en donner, moi, des envies de balade ! Non, mais …!
Des verres tombent du buffet.
La môme sursaute. Sa poitrine se soulève à chaque éclat. Et les assiettes suivent.
- Et tu en veux encore de la casse? Tiens…en voilà !
La mère sait qu’elle ne doit pas intervenir, cela mettrait de l’huile sur le feu.
Il n’y a bientôt plus rien à casser.
Le vent tombe d’un coup. Le père enfile sa veste et sort comme si rien ne s’était passé.
Jeanne sanglote, se vide de sa peur.
Dans ce fracas, elle a perdu son nom.
Haute couture
Enfoncée dans son vieux fauteuil patiné, Jeanne sort son crochet. Il lui permet de se sentir encore vivante. Selon elle, c’est passé de mode et même de mauvais goût. Mais ça occupe les vieilles dévotes qui veulent s’attirer les bonnes grâces du curé. Qui achète encore des napperons? Cette année, elle a été nommée responsable du cercle. Elle n’en est pas peu fière et pour insuffler un élan de jeunesse à son atelier, elle a lancé le summum du chic, la Haute Couture. Son nouveau slogan s’annonce prometteur : « Quand les crocheteuses passent, Dior trépasse. »
Les réunions du jeudi, c’est ce qu’elle appelle la Cure de Jouvence, le remède qui fait oublier les articulations qui grincent, les mains qui se déforment, les genoux qui se déboitent, les dentiers qui claquent et le corps qui pendouille.
Comme dit l’ Émile, le crochet est l' excuse pour s’empiffrer de gâteaux, boire une jatte, se soûler de cancans et produire à la rigueur quelques pièces de la collection.
On frappe. C’est Esther, la bonne vivante aux joues pleines, ronde comme un tonnelet, qui laisse son sillage partout. Chanel la suit comme son ombre. Jeanne est la seule à savoir qu’elle est la reine du parfum dérobé.
Esther, c’est l’amie de toujours, celle qui l’a accueillie dès le premier jour de son entrée en prison. Il n’y avait pas d’autre mot pour qualifier l’Institut de Sainte Croix où la discipline et les humiliations marquaient au fer rouge. Le bagne, la geôle. L’Enfer.
- Je nous ai préparé une bonne tarte au sucre! Au diable, le diabète, ma belle !
Son amie sourit et acquiesce.
- Bonne idée, c’est pas dans la tombe qu’on en mangera !
- Sûr que les pissenlits, c’est plus amer ! D’ailleurs, y en a un qui va devoir les manger par la racine !
Esther sait toujours tout avant tout le monde, à croire qu’elle furète partout et que ses antennes fonctionnent jour et nuit. Comme dit l’Émile, c’est une vraie gazette.
- De qui tu parles?
- Du lapin de garenne, voyons !
- Léopold ? De qui tu tiens ça ?
Esther récolte tous les ragots qui circulent, mais les ragots ne disent jamais toute la vérité. C’est parfois du vent et rien d’autre, quelquefois c’est une tempête qui s’abat sans prévenir.
Tandis que le visage de Jeanne se décolore, les mots restent prisonniers de sa bouche.
Trois coups martèlent la comtoise. Trois mailles en l’air restent suspendues et n’osent pas piquer dans la bride suivante. Le temps passé resurgit..
Elle a vingt ans, vient de quitter Sainte-Croix, le sésame enfin en poche. C’est la première fois qu’elle se sent libre. Libre d’exister, de respirer, de tirer un trait sur sa vie d’avant. Un papillon sorti de son cocon, ivre d’air.
Terminés, les quolibets. Elle s’appelle à nouveau Jeanne, elle naît pour la seconde fois. Seule. Sans forceps.
Esther découpe la tarte, indifférente à la nouvelle.
- Ça nous remonte des années en arrière ! Je nous vois encore avec nos petites jupes en trapèze, nos chaussures à bride et nos rubans dans les cheveux. On était belles, on faisait tourner la tête aux plus beaux gars du village.
Jeanne reprend quelques couleurs :
- Ton carnet de bal était rempli, tu les mettais sur liste d’attente.
- Tu n’étais pas en reste non plus quand il s’agissait d’embrasser avec la langue. Un véritable attrape- cœurs.
Les souvenirs s’empilent dans les assiettes à dessert.
Émile vient d’apparaître dans l’embrasure de la porte.
« Léopold a passé l’arme à gauche ce matin. Je m’en occupe ! »
C’est tout ce qu’il dit et il referme la porte.
- Dis donc, tu m’as l’air bizarre. Ne me dis pas que sa mort te fait quelque chose !
La boite de Pandore
La comtoise sonne la fin des parlotes. Jeanne enfouit son crochet dans le panier en osier et s’empresse de tendre son manteau à Esther.
- On a bien avancé ! A la semaine prochaine !
Trois bisous claquent et la porte se referme aussi vite sous le regard déçu de son amie. Les deux heures de crochet ont été un boulet qu’elle traînait sans fin. Elle n’avait qu’une envie : se retrouver seule avec elle-même. Elle enfile son manteau de laine et sort. En face de la maison, un long mur d’enceinte en pierres du pays et une grille en fer forgé forcent le silence. Les habitants y dorment paisiblement, dit-on.
Chaque jour, depuis des lunes, elle fait le tour du propriétaire et s’arrête allée des Peupliers, dépose une fleur des champs ou un joli caillou blanc. Elle en a besoin. Le vent a beau souffler, rien ne s’efface.
Samedi matin, c’est l’effervescence. Le glas résonne dans le village. Bigots et parpaillots, paysans et bourgeois, flatteurs et détracteurs ont sorti leurs tenues de deuil. Ça chuchote, ça distille des souvenirs.
- Il aura tenu longtemps, le baron !
- Dommage, il a pas pu souffler ses cent bougies !
Chez certains, le cyanure circule à voix étouffée.
- Je parie qu’il a légué tout à son chat !
- S’il part avec ses lingots d’or, le cercueil va être lourd !
Monsieur le baron n’a jamais été aussi présent que depuis qu’il est mort.
Émile consulte sa montre et se tient déjà près de la porte. Il lève les yeux au ciel et souffle.
- Pffff …Toujours pareil ! Jamais prête, la femme !
Jeanne sait qu’elle n’assistera pas à la cérémonie, pourtant elle ment.
- Vas-y déjà, je te rejoins !
Il part, l’air renfrogné.
A peine a-t-il traversé la rue qu’elle se dirige vers la petite commode en chêne. Une relique bonne à brûler, comme dit son homme.
Ça fait une éternité qu’elle ne l’a pas ouverte. Un vrai fourre-tout : bijoux fantaisie, clés rouillées, montres arrêtées, pièces de monnaie vert-de-gris. Un cimetière d’objets remisés.
En-dessous de tout ce fatras, une boite en fer blanc, tout aussi poussiéreuse que le reste. Et cette odeur de renfermé et d’oubli qui transporte ailleurs…
Elle l’avait reléguée là, il y a bien longtemps.
Elle serre l’objet contre ses seins. Elle a retrouvé un trésor intime. Oui, qui n’a d’importance que pour elle. Là, dans cette boite, le temps s’est figé pour le meilleur et pour le pire.
Elle s’installe dans le fauteuil à bascule- celui qui apaisait les tempêtes de son père- et pose l’objet sur ses genoux. Son souffle fait danser la poussière autour d’elle
La tentation est forte. Cela ne l’empêche pas de trembler en approchant ses doigts du métal. Et si elle était en train d’ouvrir la boite de Pandore ?
Elle mordille ses lèvres pendant que ses doigts crispés tentent d’ouvrir le couvercle. Le bougre, il résiste ! Veut-il protéger Jeanne ou le contenu ? Le temps joue des tours quand on est pressé.
Alors, elle perd patience, replie les doigts sous le rebord, le pince et le tortille pour le faire céder. Un petit clac… le sésame du passé !
- C’est pas trop tôt !
Jamais elle ne s’est entendue parler ainsi. Elle retient son souffle en soulevant lentement le couvercle.
Des photos jaunies aux bords dentelés l’observent, étonnées de rencontrer ce regard qu’elles connaissent et qui a pris des rides. Jeanne, elle, n’en mène pas large.
Le passé lui saute au visage. Un mélange d’eau de jouvence et de vitriol qui lui enserre la gorge et délave ses yeux.
Tant d’images qu’elle n’a jamais osé revoir : des lieux floutés qui sentent le bonheur et la menace, des regards osés, destructeurs, des sourires d’ogres, des têtes découpées car elles dérangent sur le cliché. Tous ces fragments de vie trop lourds enracinés en elle.
Le regard vide, elle se balance au rythme des onze coups de la comtoise
Jeu de puzzle
Plus âme qui vive dans les rues. Le silence a tout avalé.
Le vieux curé s’est fait tout beau pour l’occasion. Enterrer un baron, c’est gratifiant dans sa vie de prêtre. Ce matin, il a le sentiment d’avoir été promu. Il a préparé avec minutie une litanie de qualités que jamais il n’a décernées à ses ouailles. De quoi les rendre jaloux.
- Monsieur le baron va nous manquer. Quel homme d’honneur ! Quelle générosité ! Quelle droiture ! Quelle grandeur !
Sa voix est pompeuse et les mots se détachent, un à un, pour qu’on les apprécie à leur juste valeur. L’assistance perçoit même le ploc des vertus qui s’empilent sur le rabat de chêne clair.
Certains sont pleins d’admiration, d’autres restent de marbre.
Gavé pour l’éternité, le baron avance à petits pas vers la sortie au rythme de la Marche Funèbre de Chopin. Des têtes s’abaissent lors de son passage, noblesse oblige. Certaines sont droites comme un I.
Personne ne le voit, mais Monsieur le baron pleure.
Émile s’inquiète. Où reste donc Jeanne ? Et que vont penser les gens ? Sûr qu’ils n’en penseront pas du bien, le village regorge de mauvaises langues. Il ne s’attarde pas à la sortie et ce qu’il découvre en rentrant à la maison le laisse sans voix.
Lui qui avait préparé les mots qu’il comptait adresser à Jeanne, se voit soudain désemparé. Le salon est jonché de photos déchirées. Sur la table basse, une bouteille de Pèket et un verre vide lui font penser au pire. Elle ne boit jamais d’alcool, c’est mauvais pour la santé, comme elle dit.
- T’es là ?
Pas de réponse. Il monte à l’étage, se presse d’ouvrir la porte de leur chambre. Personne. Celle de la salle de bains. Personne.
- Mais c'est bon sang pas possible !
Des sueurs froides lui mouillent le front. Il s’assied à table et assemble les morceaux. Lentement, le puzzle prend forme.
Sur l’une des photos, Jeanne pose comme une pin-up dans son petit tablier blanc. Elle est assise sur une table de cuisine et la tête renversée, elle rit à gorge déployée. Sur cette photo, elle monte à cheval en amazone. Et là, elle prend le soleil dans un transat à rayures bleu et blanc.
Émile fronce les sourcils :
- Qui c’est qu'a pu lui tirer le portrait?
Une photo l’interpelle : Jeanne chuchote à l’oreille d’un homme en costume cravate. Et il sourit.
Le cœur d’Émile se retourne. Il reconnaît le dandy et une décharge d’adrénaline lui monte de l’intérieur. Il le tuerait si ce n’était déjà fait. Les poings serrés, le souffle court, il sort. Il doit retrouver sa Jeanne et comprendre ce qui se passe. Il franchit la grille en fer forgé, certain de la voir à la mise en terre
Que nenni, pas de Jeanne en vue parmi la foule agglutinée devant le caveau de famille des Borneville du Bois de Mézières.
Elle a préféré rester seule au bord de l’Ourthe, en contrebas de la maison. La rivière clapote, son cœur, lui, cogne bruyamment.
Les vieux racontent qu’ici, le courant emporte à jamais les chagrins si le ricochet fait dix ronds dans l’eau.
Mais les cailloux que lance Jeanne sautillent à peine et s’éloignent en petits bonds, indifférents à son regard noir.
- Des balivernes, tout ça !
Depuis la mort de Léopold, ses fantômes ont refait surface. Elle les avait pourtant enterrés avec le reste mais les photos retrouvées la renvoient soixante ans en arrière…
Elle est cuisinière au château. Ses plats sont appréciés, elle rencontre du beau monde, elle a même une chambre sous les combles. Elle est femme maintenant et ça ne lui déplait pas que le baron et la baronne vantent ses qualités devant les invités.
- Notre petite Jeanne est une vraie perle ! Que ferions-nous sans elle ?
Alors, le rouge lui monte aux joues et elle paraît encore plus désirable.
Lors d’un dîner au jardin, un invité lance d’un rire gras Le petit tablier blanc de Jeanne ne doit plus être immaculé !
Personne ne relève son propos. Jeanne devient livide.
Le pouvoir du chocolat
Le cimetière est désert maintenant. Les tombes flamboient sous le soleil. Émile, le gardien des lieux en habit de dimanche, se plante devant la tombe du baron, droit comme un I.
Il lui arrive de parler aux morts, de les réconforter sur ce qui les attend là-haut. Mais aujourd’hui, ses mots ont un goût de fiel.
- Qu'est-ce que vous lui avez fait à ma Jeanne, pour qu’elle vienne pas vous flanquer en terre ? Y doit pas être beau à voir, vot’ secret ! Cré vingt dieux, y va pas être content le Juge là-haut !
Il ravale le venin qui lui tord les boyaux. Mais il doit en garder pour les jours de trop-plein. Allez, une dernière petite flèche empoisonnée pour se calmer avant de rentrer. Il pointe l’index vers sa poitrine.
- Jeanne, elle est à moi ! RIEN qu’à moi ! T’entends, baron !
Avant de franchir la porte de la maison, Émile ferme les yeux et prend de grandes bouffées d’air. Il va le vider son sac, c’est sûr ! Il déborde de partout. Franchement, il avait l’air de quoi à l’église sans sa moitié ? Qu’est-ce qu’elle était en train de faire à la maison, Jeanne ? Il en a vu de ces regards qui en disaient long. Les phrases assassines, il les lisait sur les lèvres. Il aurait voulu être une petite souris et se terrer dans le confessionnal mais le fils de l’échevin y cuvait le vin de la veille.
Ça sent bon le chocolat chaud dans la cuisine. Comme pour les grands jours.
- Vindiou, c’est l’paradis ici !
Jeanne connait son Émile. Pour couper court à une dispute qui couve, rien de tel qu’une bonne grosse tartine beurrée trempée dans un bol de chocolat. « Le chocolat de Jeanne, c’est quelque chose ! » disait le baron quand elle servait les invités. Il la surnommait la reine du chocolat chaud. Elle était enfin quelqu’un. La cervelle à trois sous était aux oubliettes.
- J’ vais me changer !
Émile n’en dit pas plus. Les habits du dimanche, c’est pour faire le beau dehors. A la maison, on est soi-même, on ne triche pas.
Les deux mains de Jeanne enserrent le bol fumant. Elle se revoit en petit tablier blanc dans la cuisine du château. Dans l’encadrement de la porte, le baron la regarde préparer le chocolat viennois. La grande cuillère en bois tourne lentement dans le poêlon, empêche le lait de déborder et bientôt les arômes enivrent la pièce.
Soudain, deux mains l’enlacent. Une bouche se pose dans son cou. Grand frisson. Lui, a déjà rejoint la baronne au salon.
Jeanne se ressaisit lorsque Émile s’assied en face d’elle.
- Esther te fait un grand bonjour ! J’lui ai dit que tu t’sentais pas bien.
- T’as bien fait, Émile.
- T’aurais vu la tombe du baron! Ça pleuvait des fleurs !
- Les fleurs, c’est pour le bonheur et pour le chagrin.
Il reste interloqué quelques instants. Quelque chose lui échappe. Il se mord les lèvres avant de poursuivre.
- J’étais aux cent coups de pas te voir à l’église. J’ai pas profité de la cérémonie. Ma tête était ici !
Elle ne réagit pas à ses propos. Elle le regarde, les yeux vides.
Il voudrait lui dire « Crache le morceau maintenant ! » Mais d’un ton sec il lui lance :
- Ne me fais plus un coup pareil, Jeanne !
Son souffle haché est entrecoupé d’un long silence.
Elle, indifférente à ce qui se passe, fixe le cadre accroché au mur et les mots d’Émile se désagrègent dans l’air.
La comtoise vient de sonner trois coups. Le présent reprend brutalement sa place.
Elle se sent tout à coup perdue. Et l’Émile qui boit son chocolat et la regarde intensément, qu’est-ce qu’il attend ? Qu’elle lui raconte ce qui la mine? Elle n’en est pas capable. Pas aujourd’hui. Un jour, peut-être…
- Femme, ton chocolat y refroidit !
Cœur à nu
Le ciel a grondé toute la nuit. Les éclairs se répondaient dans un jeu de ping-pong, allumaient et éteignaient sans relâche la lumière de la chambre à coucher. Tandis qu’Émile sciait des bûches, Jeanne se débattait. Ses jambes frappaient le matelas, ses doigts agrippaient le drap, sa tête s’agitait dans tous les sens. Au petit jour, un cri a déchiré la pièce :
- NOOOOOON !
Émile s’est retourné vers elle, a posé doucement sa main sur la chemise de nuit trempée.
- C’est rien, t’as fait un cauchemar. Rendors-toi.
Ce matin, personne dans la cuisine, pas de radio, pas de café qui coule, pas de miche sur la table. Le vide. Le vieil homme sent que quelque chose ne va pas. C’est vrai qu’ils se sont couchés sans avoir crevé l’abcès. Jeanne était ailleurs, mieux valait ne pas insister.
- Où c’est qu’elle est passée ?
Inquiet, il se gratte le crâne, enfile sa casquette et traverse la rue.
La grille du cimetière est ouverte. En tant que gardien, lui seul détient la clé.
- C’est y pas qu’elle a embarqué la clé !
Il voudrait crier « Jeanne ! » mais dans ce lieu, on respecte le silence. Alors, il marche, les mains derrière le dos vers le secteur 4, rang 2, tombe 15. Il sait qu’elle ne peut être que là.
Oui, elle est là. Depuis le lever du soleil, dans sa chemise de nuit blanche couverte d’un châle qu’elle a crocheté. Que fait- elle, assise au milieu des fleurs qui inondent la tombe ? Immobile, on la prendrait pour une sculpture de granit.
Cette nuit, des choses bizarres se sont passées. Des images, des sons, lui ont explosé au visage.
La chambre bleue,
Un cheval de bois,
Tagada- tagada
Un berceau,
Un bébé,
Un lapin bleu,
Des pleurs,
Une porte ouverte.
Émile s’est caché derrière une sépulture. Ses pensées tournent en boucle :
- Vieil imbécile ! T’es aveugle depuis longtemps, dis ! C’est pas toi qu’elle aime, c’est l’autre ! Et toi, tu lui fais les yeux doux, pauv’con !
La vieille cuisinière se redresse et fait face au baron.
Les mots comprimés dans sa tête depuis si longtemps attendent qu’elle pousse sur la gâchette. Elle défait le paquet enveloppé dans du papier journal jauni et dépose un cadre photo au cœur de l’amas de fleurs. Ses doigts glacés effleurent le visage d’un bébé sous le verre. Elle sourit tristement et sa voix devient dure.
- Vous n’étiez pas rongé par le remords pendant toutes ces années, baron ?
- Moi, si !
Elle ravale sa salive.
- Vous pouviez encore vous regarder dans la glace le matin ?
- Moi, non !
Elle pose une main sur sa poitrine. Son cœur cogne comme si une machette lui découpait le cœur.
Émile ne perd rien de la scène. Il voudrait bouger, mais sa raison lui dit : « Tu veux savoir, alors tu bouges pas ! »
- Maintenant, vous allez m’écouter, baron !
Elle pointe le doigt vers lui.
- Si je dois creuser la tombe pour me faire entendre, je le ferai !
De son vivant, elle n’avait jamais osé lui parler comme ça.
- Je suis morte avant vous, vous pouvez comprendre ça ?
Sa voix se casse et des larmes glissent lentement sur ses joues.
- Je vous ai vu dans la chambre bleue.
Sa tête oscille pour confirmer ses paroles.
- Petit Paul pleurait.
Silence.
- Mon Dieu, comme il pleurait, ce petit !
Silence.
- Je vous ai entendu crier : " Tu vas te taire, sale petit morveux ?"
Le bouquet d’immortelles perd soudain l’équilibre.
- Vous l'avez secoué comme une poupée de chiffons ! Vous étiez écarlate !
Elle n'arrête pas de renifler.
- Puis, il y a eu un grand silence et j'ai compris.
Du revers de sa manche, elle essuie la morve qui lui coule du nez.
- J'aurais voulu crier mais les mots restaient coincés dans ma gorge !
Ses lèvres tremblent.
- Vous m’avez vue. Vous vous souvenez ?
Aucune réaction là-dessous.
- Vous avez mis votre index sur la bouche en me regardant droit dans les yeux.
Elle éclate en sanglots.
- Et en sortant vous m'avez craché au visage: " Tu n'as rien vu. Si tu parles, tu es morte ! "
Ses poings martèlent la stèle.
- Vous êtes un monstre ! Vous entendez?
Elle fixe le petit Paul dans son cadre photo et pose ses lèvres glacées sur le verre.
- Demain, tout le monde saura ! Moi, je sais depuis trop longtemps...
"RTL...Flash spécial...Une découverte macabre vient de bouleverser la quiétude du cimetière de Mirepont...
Nous apprenons à l’instant que le petit cimetière des Ardennes a été l’objet d’un acte de vandalisme. Durant la nuit de dimanche à lundi, la tombe du baron de Borneville a été profanée. Le gardien évoque un spectacle impressionnant. La stèle a été fendue à plusieurs endroits. Détail sordide, seul un lapin bleu recouvrait la tombe.
Les enquêteurs s'interrogent désormais sur la signification de ce geste.
Acte isolé ? Rituel ou message adressé à quelqu'un ? "
FIN
Bonjour Colette,
RépondreSupprimerJ'aime la phrase de Faulkner, terriblement vraie !
Le prologue est un vrai bijou de portrait de femme et de vie en devenir !
On ne peut qu'avoir envie d'en savoir plus et tout le reste est à cette aune : captivant, émouvant, intriguant, désolant, navrant...
A mon goût, un des plus beaux textes de cet atelier, non, le plus beau ! Merci !
Pour la lecture publique, je choisis évidemment le prologue qui donne vraiment envie de découvrir le secret de Jeanne. Ou alors le premier texte "Tatouage" qui est déjà dans un vécu "frappant" !
Encore merci pour le plaisir que j'ai eu à lire et relire ce merveilleux texte !
Bien à toi,
Jan.
Bonjour Colette,
RépondreSupprimerEn voilà une terrible histoire, d’un autre temps ? Je n’en suis pas sûr du tout.
J’ai beaucoup aimé Jeanne la belle cuisinière amoureuse de son Emile. J’ai aussi beaucoup aimé l’ambiance qui se dégage de ta terrible et captivante nouvelle
Le temps a passé et le drame a eu lieu laissant de profondes séquelles qui engendreront d’autres drames.
Bravo pour ce très beau texte. Je te laisse le choix de l’extrait qui sera lu par nos comédiennes et comédiens en automne.
Cordialement, Christian
Personnellement, je choisis le dernier chapitre "Coeur à nu" à partir de
RépondreSupprimer" Ce matin, personne dans la cuisine".
Je le trouve vivant pour une lecture publique.
Colette
Bonjour Colette,
RépondreSupprimerQue dire de ta nouvelle ? Une pépite ! A envoyer à un concours dès que tu en auras l’occasion.
Tu allies une écriture somptueuse quand c’est l’auteur qui s’exprime et un usage très fin du parler familier.
Tu dessines aussi habilement un tableau social en pointant les petits détails concrets qui en disent long. Je ne peux m’empêcher de pointer la trouvaille du fils de l’échevin qui cuve dans le confessionnal : toute la sociologie du village est dans un détail.
Pour la lecture-spectacle, on a l’embarras du choix ! le prologue, » Tatouage », « jeu de puzzle »… Le dernier chapitre que tu préfères mes emble contenir trop de références à l’ensemble pour être clairement compris en lecture publique à moins de s’en tenir à la partie qui décrit le crime du baron, ce qui en ferait un texte très court et ce serait dommage. J’attends de tes nouvelles.
Bien à toi,
Liliane