Jaune
Bibelot lié à une épreuve
Cœur à nu
Le ciel a grondé toute la nuit. Les éclairs se répondaient dans un jeu de ping-pong, allumaient et éteignaient sans relâche la lumière de la chambre à coucher. Tandis qu’Émile sciait des bûches, Jeanne se débattait. Ses jambes frappaient le matelas, ses doigts agrippaient le drap, sa tête s’agitait dans tous les sens. Au petit jour, un cri a déchiré la pièce :
- NOOOOOON !
Émile s’est retourné vers elle, a posé doucement sa main sur la chemise de nuit trempée.
- C’est rien, t’as fait un cauchemar. Rendors-toi.
Ce matin, personne dans la cuisine, pas de radio, pas de café qui coule, pas de miche sur la table. Le vide. Le vieil homme sent que quelque chose ne tourne pas rond. C’est vrai qu’ils se sont couchés sans avoir crevé l’abcès. Jeanne était ailleurs, mieux valait ne pas insister.
- Où c’est qu’elle est passée ?
Inquiet, il se gratte le crâne, enfile sa casquette et traverse la rue.
La grille du cimetière est ouverte. En tant que gardien, lui seul détient la clé.
- C’est y pas qu’elle a embarqué la clé !
Il voudrait crier « Jeanne ! » mais dans ce lieu, on respecte le silence. Alors, il marche, les mains derrière le dos vers le secteur 4, rang 2, tombe 15. Il sait qu’elle ne peut être que là.
Oui, elle est là. Depuis le lever du soleil, dans sa chemise de nuit blanche couverte d’un châle qu’elle a crocheté. Que fait- elle, assise au milieu des fleurs qui inondent la tombe ? Immobile, on la prendrait pour une sculpture de granit. Cette nuit, des choses bizarres se sont passées. Des images, des sons, lui ont explosé au visage.
La chambre bleue,
Un cheval de bois,
Tagada- tagada
Un berceau,
Un bébé,
Un lapin bleu,
Des pleurs,
Une porte ouverte.
Émile s’est caché derrière une sépulture. Ses pensées tournent en boucle :
- Vieil imbécile ! T’es aveugle depuis longtemps, dis ! C’est pas toi qu’elle aime, c’est l’autre ! Et toi, tu lui fais les yeux doux, pauv’con !
La vieille cuisinière se redresse et fait face au baron.
Les mots comprimés dans sa tête depuis si longtemps attendent qu’elle pousse sur la gâchette. Elle défait le paquet enveloppé dans du papier journal jauni et dépose un cadre photo au cœur de l’amas de fleurs. Ses doigts glacés effleurent le visage d’un bébé sous le verre. Elle sourit tristement et sa voix devient dure.
- Vous n’étiez pas rongé par le remords pendant toutes ces années, baron ?
- Moi, si !
Elle ravale sa salive.
- Vous pouviez encore vous regarder dans la glace le matin ?
- Moi, non !
Elle pose une main sur sa poitrine. Son cœur cogne comme si une machette lui découpait le cœur.
Émile ne perd rien de la scène. Il voudrait bouger, mais sa raison lui dit : « Tu veux savoir, alors tu bouges pas ! »
- Maintenant, vous allez m’écouter, baron !
Elle pointe le doigt vers lui.
- Si je dois creuser la tombe pour me faire entendre, je le ferai !
De son vivant, elle n’avait jamais osé lui parler comme ça.
- Je suis morte avant vous, vous pouvez comprendre ça ?
Sa voix se casse et des larmes glissent lentement sur ses joues.
- Je vous ai vu dans la chambre bleue.
Sa tête oscille pour confirmer ses paroles.
- Petit Paul pleurait.
Silence.
- Mon Dieu, comme il pleurait, ce petit !
Silence.
- Je vous ai entendu crier : " Tu vas te taire, sale petit morveux ?"
Le bouquet d’immortelles perd soudain l’équilibre.
- Vous l'avez secoué comme une poupée de chiffons ! Vous étiez écarlate !
Elle n'arrête pas de renifler.
- Puis, il y a eu un grand silence et j'ai compris.
Du revers de sa manche, elle essuie la morve qui lui coule du nez.
- J'aurais voulu crier mais les mots restaient coincés dans ma gorge !
Ses lèvres tremblent.
- Vous m’avez vue. Vous vous souvenez ?
Aucune réaction là-dessous.
- Vous avez mis votre index sur la bouche en me regardant droit dans les yeux.
Elle éclate en sanglots.
- Et en sortant vous m'avez craché au visage: " Tu n'as rien vu. Si tu parles, tu es morte ! "
Ses poings martèlent la stèle.
- Vous êtes un monstre ! Vous entendez?
Elle fixe le petit Paul dans son cadre photo et pose ses lèvres glacées sur le verre.
- Demain, tout le monde saura ! Moi, je sais depuis trop longtemps...
« RTL… De dernière minute…
Nous apprenons à l’instant que le cimetière de Mirepont a été l’objet d’un acte de vandalisme. Durant la nuit de lundi à mardi, la tombe du baron de Borneville a été profanée. Le gardien évoque un spectacle impressionnant. La stèle a été fendue à plusieurs endroits. Détail sordide, seul un lapin bleu recouvrait la tombe.
Une enquête est ouverte… »
FIN
Bonjour Colette,
RépondreSupprimerOui, j'avoue ! Tu m'as tiré des larmes avec ce dernier chapitre !
C'est la première fois que je lis ta nouvelle d'une traite.
Je ne peux dire qu'une chose : c'est probablement la plus belle rédaction de cette année, le plus beau texte !
Déjà le prologue est remarquable et se suffit en lui-même !
Quelle langue, quelle imagination aux images surprenantes de justesse, un vocabulaire d'une richesse pareille à celle de Victoria Woolf (oui ! Rien que ça !) !
Tu nous proposes une histoire dramatique au suspense soutenu depuis le début. Tu peints une vie chamboulée avec dignité, avec sensibilité sans sensiblerie mais d'une fatalité réaliste.
C'est tout simplement frappant, exceptionnel.
Je ne sais pas quoi dire d'autre sinon que tu n'auras probablement pas beaucoup de travail encore à faire pour finaliser cette douloureuse nouvelle...
Merci aussi pour tes commentaires particulièrement utiles, à l'instar de ceux de Liliane qui doit être bien heureuse de découvrir de temps en temps des textes comme les tiens.
Avec toute mon admiration,
Jan.
Bonjour Colette,
RépondreSupprimerJeanne n’en finit plus de cauchemarder. Jeanne est absente au petit déjeuner contrairement aux habitudes. Elle se retrouve en chemise de nuit devant la tombe 15 et notre Emile qui la surprend est jaloux sans raison car contrairement à ses pensées, Jeanne n’était pas amoureuse du baron mais se retrouvait au cimetière pour l’accuser d’un horrible méfait dont elle avait été la témoin « privilégiée ». Et l’on comprend qu’elle a passé de mauvaises nuits durant des années.
Bravo pour ta nouvelle à présent complète. Histoire intéressante par l’aspect « lutte de classes sociales » et une fin plausible et fort bien amenée. Félicitations
Christian
Je trouve ton travail formidable! On est embarqué dans cette campagne d'un autre temps, dans ses moeurs pas si lointaines... Histoires de classes... Dans ce silence qu'on porte toute la vie. Les non-dits, les regards qui en disent long.
RépondreSupprimerTu nous entraines avec vivacité dans un monde de lenteurs et d'habitudes. J'aime beaucoup aussi le "suspens" même si on soupçonne la suite... Très chouette! Merci Colette
Bonjour, Colette,
RépondreSupprimerOn pouvait se douter que tu finirais par révéler les coups bas et les moments sombres que Jeanne avait traversés. Mais, finies les évocations douteuses, ici nous encaissons des coups directs.
Bravo pour la vigueur qui émane de ces révélations.
J’admire, sans exagérer, la richesse de ton récit et ce style qui est le tien et qui fluctue en finesse évasive et force de descriptions.
Bravo!
Merci aussi pour tes commentaires toujours bienveillants et si bien construits !
Contente de partager avec toi ces beaux moments de partage.
Cordialement,
Micheline.
Bonjour Colette,
RépondreSupprimerUn dénouement tout à fait inattendu et néanmoins cohérent avec l’ensemble de ce qui précède. Un point fort : dans ce dernier texte tu enrichis encore le personnage d’Emile, attendrissant dans sa simplicité et sa tendresse bourrue pour sa Jeanne. Quant au baron… on s’attendait à tout, mais pas à un infanticide et pourtant c’est tout à fait plausible. Une écriture toujours aussi belle… et je ne suis pas la seule à l‘apprécier.
Un détail : … seul un lapin bleu recouvrait la tombe
Le verbe recouvrir me semble peu approprié : il faudrait que le lapin soit vraiment très grand. Je pense à quelque chose genre « avait été déposé sur/reposait sur… »
Ta mise au point ne te demande qu’une relecture attentive de cette magnifique nouvelle.
Bonne relecture,
Liliane