Couleur: Bleu
Parfum
Une première fois
Haute couture
Enfoncée dans son vieux fauteuil patiné, Jeanne sort son crochet. Il lui permet de se sentir encore vivante. Selon elle, c’est passé de mode et même de mauvais goût. Mais ça occupe les vieilles dévotes qui veulent s’attirer les bonnes grâces du curé. Qui achète encore des napperons? Cette année, elle a été nommée responsable du cercle. Elle n’en est pas peu fière et pour insuffler un élan de jeunesse à son atelier, elle a lancé le summum du chic, la Haute Couture. Son nouveau slogan s’annonce prometteur : « Quand les crocheteuses passent, Dior trépasse. »
Les réunions du jeudi, c’est ce qu’elle appelle la Cure de Jouvence, le remède qui fait oublier les articulations qui grincent, les mains qui se déforment, les genoux qui se déboitent, les dentiers qui claquent et le corps qui pendouille.
Comme dit l’ Émile, le crochet est la bonne excuse pour s’empiffrer de gâteaux, boire une bonne jatte, se soûler de cancans et produire à la rigueur quelques pièces de la collection.
Lui, préfère passer du temps avec ses planches.
On frappe. C’est Esther, la bonne vivante aux joues pleines, ronde comme un tonnelet, qui laisse son sillage partout. Chanel la suit comme son ombre. Jeanne est la seule à savoir qu’elle est la reine du parfum dérobé.
Esther, c’est l’amie de toujours, celle qui l’a accueillie dès le premier jour de son entrée en prison. Il n’y avait pas d’autre mot pour qualifier l’Institut de Sainte Croix où la discipline et les humiliations marquaient au fer rouge. Le bagne, la geôle. L’Enfer.
- Je nous ai préparé une bonne tarte au sucre! Au diable, le diabète, ma belle !
Son amie sourit et acquiesce.
- Bonne idée, c’est pas dans la tombe qu’on en mangera !
- Sûr que les pissenlits, c’est plus amer ! D’ailleurs, y en a un qui va devoir les manger par la racine !
Esther sait toujours tout avant tout le monde, à croire qu’elle furète partout et que ses antennes fonctionnent jour et nuit. Comme dit l’Émile, c’est une vraie gazette.
- De qui tu parles?
- Du lapin de garenne, voyons !
- Léopold ? De qui tu tiens ça ?
Esther récolte tous les ragots qui circulent, mais les ragots ne disent jamais toute la vérité. C’est parfois du vent et rien d’autre.
Tandis que le visage de Jeanne se décolore, les mots restent prisonniers de sa bouche.
Trois coups martèlent la comtoise. Trois mailles en l’air restent suspendues et n’osent pas piquer dans la bride suivante. Le temps passé ressurgit…
Elle a vingt ans, vient de quitter Sainte-Croix, le sésame enfin en poche. C’est la première fois qu’elle se sent libre. Libre d’exister, de respirer, de tirer un trait sur sa vie d’avant. Un papillon sorti de son cocon, ivre d’air.
Terminés, les quolibets. Elle s’appelle à nouveau Jeanne, elle naît pour la seconde fois. Seule. Sans forceps.
Esther découpe la tarte, indifférente à la nouvelle.
Émile vient d’apparaître dans l’embrasure de la porte.
« Léopold a passé l’arme à gauche ce matin. Je m’en occupe ! »
C’est tout ce qu’il dit et il referme la porte.
- Dis donc, tu m’as l’air bizarre. Ne me dis pas que sa mort te fait quelque chose, Jeanne !
Bonjour Colette,
RépondreSupprimerAinsi donc, ce serait le feu Léopold, la cause de son regret éternel, de sa première fois quand elle avait vingt ans, ?
Comment se fait-il que son mari Emile ne se soit jamais rendu compte de rien ou jamais rien entendu, alors que les rumeurs ont dû circuler comme d'habitude dans ce petit monde relativement fermé ?
Joli contraste entre une vie quotidienne sans histoire presque festive, la tarte et les jeudis de crochet, et les secrets sans doute connus de tout une communauté !
c'est un vrai plaisir que te lire : rythme, choix des mots, apparentes simplicité et précision, sens de l'observation, compassion et pudeur.
La suite se fait déjà attendre...
Bien à toi,
Jan.
Bonjour Colette,
RépondreSupprimerL'évocation des jeudis est si précise qu'on entendrait cliqueter des aiguilles mais le crochet n'emploi qu'une seule aiguille !
Quel âge ont ces dames qui crochètent ? Combien d'années se sont passées depuis leur vingt ans ?
Que s'est-il passé entre Léopold et Jeanne ?
Comment Jeanne a-t-elle pu vivre tout ce temps avec son secret ?
Tu nous tiens en haleine !
Tous mes voeux !
Bien à toi,
Michel.
Bonjour Colette,
RépondreSupprimerDrôle le « Dior qui s’efface » mais n’est-ce pas un peu paradoxal d’être fière d’une nomination alors que notre amie estime que le crochet est une invention dépassée, pour les vieilles bigotes. Tout de même Jeanne à l’intention d’amener de la fraîcheur dans le groupe.
Pourquoi Jeanne s’est-elle retrouvée dans la « prison de l’Institut Sainte-Croix» durant son adolescence ?
Pourquoi la mort de Léopold ne ferait-il pas « quelque chose » à notre chère Jeanne ?
Fort belle observation d’une réunion de femmes autour du crochet et d’une belle tarte au sucre.
Bravo. Cordialement, Christian
Aah! Suspense! Que s'est-il passé avec Léopold??? Vieux secret enfoui? C'est vrai que le crochet, ce n'est pas très sexy, mais cela donne le climat de cette réunion de femmes, que l'on imagine très bien. Ces femmes qui ne sont plus toute jeune plongent facilement dans leur passé... L'occasion pour nous de se remémorer aussi des réunions comme celles là chez nos grands-mère. Que va-t-on ou non apprendre?
RépondreSupprimerBonjour, Colette,
RépondreSupprimerOn s’y croirait vraiment dans cette réunion pies matures en train de piailler et je ne savais pas non plus que le crochet avait ces vertus insoupçonnées de raviver le passé !
Mais chacun a ses failles, n’est-ce pas, pour remonter dans les
souvenirs des jeunes années.
L’ambiance de ces retrouvailles entre copines est délicieusement décrite et les dialogues ensuite des plus utiles pour relancer l’action.
Belle réussite, Colette!
Reste à voir maintenant comment Jeanne va réagir à la mauvaise nouvelle qui vient de lui tomber sur les épaules…
Belle inspiration pour la suite!
Cordialement,
Micheline.
Bonjour Colette,
RépondreSupprimerUn texte en deux parties : l’évocation des jeudis des crocheteuses et le dialogue entre les deux amies.
J’ai particulièrement apprécié l’apparente contradiction entre les eux premiers paragraphes. En fait, il suffit que Jeanne prenne du galon pour qu’elle trouve aussitôt l’activité intéressante et décide de lui donner de l’éclat. Fine observation psychologique !
On est touché par l’amitié entre Jeane et Esther, une amitié qui remonte à l’enfance et perdure jusqu’à un âge avancé. Le dialogue est très habile dais la mesure où il mêle les généralités banales, les infos et ragots et les souvenirs de jeunesse. J’aime beaucoup la connotation épicurienne de la relation entre les deux femmes : outre l’affection, elles semblent partager la devise « Il n’y a pas de mal à se faire du bien » ce qui les rend tout à fait sympathiques.
Enfin tu continues à faire d’Emile un personnage certes présent mais dont on comprend qu’il n’influence pas trop la pensée de Jeanne. Tout cela sonne très juste. On perçoit une relation de complicité affective caractéristique des vieux couples.
Je me pose des questions à propos du changement de nom. Si Jeanne portait un autre nom à Sainte-Croix serait-parce qu’il était question qu’elle y reste comme religieuse ? Si c’est que tu nous réserves, tu peux effectivement laisser planer le doute sur ce changement de nom que tu élucideras plus tard sinon…
Un autre détail : le lapin, on va le manger, je suppose, donc il ne sera pas enterré et n’aura pas l’occasion de manger les pissenlits par la racine.
Dans ton prochain texte, sous le signe du gris, une photo évoquera une souvenir.
Bon travail,
Liliane