Gris
Photo- souvenir
La boite de Pandore
La comtoise sonne la fin des parlotes. Jeanne enfouit son crochet dans le panier en osier et s’empresse de tendre son manteau à Esther.
- On a bien avancé ! A la semaine prochaine !
Trois bisous claquent et la porte se referme aussi vite sous le regard déçu de son amie.
Les deux heures de crochet ont été un boulet qu’elle traînait sans fin. Elle n’avait qu’une envie : se retrouver seule avec elle-même. Elle enfile son manteau de laine et sort.
En face de la maison, un long mur d’enceinte en pierres du pays et une grille en fer forgé forcent le silence. Les habitants y dorment paisiblement, dit-on.
Chaque jour, depuis des lunes, elle s’arrête allée des Peupliers et dépose une fleur des champs ou un petit caillou blanc sur une tombe. Elle en a besoin. Le vent a beau souffler, rien ne s’efface.
Samedi matin, c’est l’effervescence. Le glas résonne dans le village. Bigots et parpaillots, paysans et bourgeois, flatteurs et détracteurs ont sorti leurs tenues de deuil. Ça chuchote, ça distille des souvenirs.
- Il aura tenu longtemps, le baron !
- Dommage, il a pas pu souffler ses cent bougies !
Chez certains, le cyanure circule à voix étouffée.
- Je parie qu’il a légué tout à son chat !
- S’il part avec ses lingots d’or, le cercueil va être lourd !
Monsieur le baron n’a jamais été aussi présent que depuis qu’il est mort.
Émile consulte sa montre et se tient déjà près de la porte. Il lève les yeux au ciel et souffle.
- Pffff …Toujours pareil ! Jamais prête, la femme !
Jeanne sait qu’elle n’assistera pas à la cérémonie, pourtant elle ment.
- Vas-y déjà, je te rejoins !
Il part, l’air renfrogné.
A peine a-t-il traversé la rue qu’elle se dirige vers la petite commode en chêne. Une relique bonne à brûler, comme dit son homme.
Ça fait une éternité qu’elle ne l’a pas ouverte. Un vrai fourre-tout : bijoux fantaisie, clés rouillées, montres arrêtées, pièces de monnaie vert-de-gris. Un cimetière d’objets remisés.
En-dessous de tout ce fatras, une boite en fer blanc, tout aussi poussiéreuse que le reste. Et cette odeur de renfermé et d’oubli qui transporte ailleurs…
Elle l’avait reléguée là, il y a bien longtemps.
Elle serre l’objet contre ses seins. Elle a retrouvé un trésor intime. Oui, qui n’a d’importance que pour elle. Là, dans cette boite, le temps s’est figé pour le meilleur et pour le pire.
Elle s’installe dans le fauteuil à bascule- celui qui apaisait les tempêtes de son père- et pose l’objet sur ses genoux. Son souffle fait danser la poussière autour d’elle
La tentation est forte. Cela ne l’empêche pas de trembler en approchant ses doigts du métal. Et si elle était en train d’ouvrir la boite de Pandore ?
Elle mordille ses lèvres pendant que ses doigts crispés tentent d’ouvrir le couvercle. Le bougre, il résiste ! Le temps joue des tours quand on est pressé.
Alors, elle perd patience, replie les doigts sous le rebord, le pince et le tortille pour le faire céder. Un petit clac… le sésame du passé !
- C’est pas trop tôt !
Elle retient son souffle en soulevant lentement le couvercle.
A l’intérieur, des photos jaunies aux bords dentelés.
Des visages d’antan.
Des morceaux de vie qui sentent le bonheur.
Soudain, le passé lui saute au visage.
Le château.
Le petit tablier blanc.
Le regard du baron.
Un été torride.
Tant d’images qu’elle n’a jamais osé revoir.
Tous ces fragments de vie trop lourds enracinés en elle.
Le regard vide, elle se balance au rythme des onze coups de la comtoise
Au village, on enterre le baron.
Elle, elle déterre le passé.
Bonjour Colette,
RépondreSupprimerJeanne face à ce que nous ne savons pas encore : son passé, ce qu'elle a vécu avec son "baron" ?
Ton texte se lit d'une seule traite, urgeamment, et frappe par son élégance, ses détails précis et évidents, captivants alors que le rythme de ces vieux personnages pourrait entraîner un rythme de lecture plus lent, plus pondéré.
C'est une vraie leçon d'efficacité et ton regard sur tes personnages est d'une rare justesse.
J'adore !
Et si Jeanne ne trouvais pas ce qu'elle cherche dans cette boîte mais soit plutôt très déçue par l'écart entre ses souvenirs et les témoins inertes d'un passé qui vient de se terminer avec ce deuil ?
Bien à toi,
Jan.
Bonjour Colette,
RépondreSupprimerJ’ai vraiment, vraiment beaucoup aimé ton texte réellement captivant. Il nous laisse dans l’espoir d’en savoir plus sur le passé de Jeanne, "tous ces fragments de vie trop lourds qui se sont enracinés en elle."
Mais, car il y a toujours un mais, ne fut-ce que pour la forme. Je n’ai pas bien compris « Cinq minutes de passer à réparer » oui ok j’comprends mais « Le vent à beau souffler, rien de s’efface », le rapport ?
Quoiqu’il en soit, bravo. Au plaisir de lire la suite de ta nouvelle.
Cordialement, Christian
Bonjour Colette,
RépondreSupprimerCe n'est pas encore avec cet épisode plein d'angoisse que l'on en apprendra plus sur le secret qui la ronge, Jeanne...
Et si le baron lui avait légué toute sa fortune ?
Pauvre Jeanne ballotée entre ses souvenirs peu heureux.
Bien à toi,
Michel.
Bonjour Colette,
RépondreSupprimerQuel plaisir de se laisser accrocher par le début de ta nouvelle ! Une écriture sobre et efficace pour nous faire entrer dans le monde de Jeanne : sa vie simple de femme à peu près au bout de sa vie entre crochet, mari discret et amie joyeuse, et ses réminiscences douloureuses d'un passé qu'elle ne partage avec personne. Tu laisses tes lecteurs sur le mystère des photos dans la boîte. Les menaces, la peur, la guillotine... Tout cela est-il lié au baron, à l'enterrement duquel elle ne veut pas aller ? Serait-il son père qui aurait refusé de la reconnaître et qu'il aurait menacée si elle révélait leur secret ?
C'est sûr, je lirai la suite !
Marie-Claire
Bonjour, Colette,
RépondreSupprimerQuel intense suspense tu arrives à entretenir, là!
Tout est recelé dans une boîte en fer blanc qui rechigne à se laisser ouvrir : vestiges du passé, témoignages supposés être révélateurs du présent…?
Nous n’en savons rien.
Jeanne, elle, doit savoir. Du moins en partie. Pourquoi est-ce si lourd à appréhender?
Et si le contenu de la boîte, contrairement à ce qu’elle redoute, venait éclairer la vie de Jeanne…?
Nul doute que tu pourras soutenir notre intérêt en éclairant ce mystère, tu touches de manière si sensible à l’intime de son personnage!
Au plaisir de te lire,
Cordialement,
Micheline.
Bonjour Colette,
RépondreSupprimerCe dernier texte toujours aussi accrocheur et agréable à lire nous en apprend plus sur Jeanne et sur son passé.
Au temps pour moi, je n’avais pas compris que « le lapin de garenne » était en fait un humain et non un lapin, baptisé Léopold. Donc, Léopold, le baron était surnommé le lapin de garenne. Un surnom qui en dit long et laisse supposer qu’il aurait laissé des souvenirs tendres et/ou douloureux à Jeanne.
Tout en te servant des consignes tu construis une nouvelle passionnante. On s’attache de plus en plus à Jeanne, cette vieille dame apparemment banale mais dont tu dévoiles progressivement la personnalité ambiguë et le passé lourd de secrets que l’on est avide de découvrir.
« Cinq minutes de passé à réparer. Le vent a beau souffler, rien ne s’efface. »
Comme Christian je n’ai pas compris à quoi cela fait précisément allusion mais je pense que tu entretiens le suspense et que cela a un rapport avec un événement précis qui a laissé des traces ineffaçables et que tu nous révéleras plus tard. J’ai bien ma petite idée… mais on verra !
«
Un détail de construction que je me permets de mettre en évidence car cela me semble utile à tous.
« Et si elle était en train d’ouvrir la boite de Pandore ?
L’envie est forte. Cela ne l’empêche pas de trembler en approchant ses doigts du métal. Elle mordille ses lèvres pendant que ses doigts crispés tentent d’ouvrir le couvercle. Le bougre, il résiste ! »
Pour privilégier la logique et, peut-être accentuer le suspense, je préférerais :
« La tentation est forte. Cela ne l’empêche pas de trembler en approchant ses doigts du métal. Et si elle était en train d’ouvrir la boite de Pandore ?
Elle mordille ses lèvres pendant que ses doigts crispés tentent d’ouvrir le couvercle. Le bougre, il résiste ! »
Dans ton prochain chapitre, sous le signe du vert, un jouet sera lié à une déception.
Bon travail,
Liliane
"Le baron n’a jamais été aussi présent que depuis qu’il est mort." j'aime cette idée car cela existe...On le voir même dans les actualités! L'esquive de la cérémonie et la recherche dans les vieilleries qui semblent sans importance.... Qu'est-ce que cela cache? Un secret bien enfoui? Une liaison avec ce baron riche, qui semble avare? Un amour platonique??? Et si elle héritait? Cela ferait jaser....
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