Jeu de puzzle
Plus âme qui vive dans les rues. Le silence a tout avalé.
Le vieux curé s’est fait tout beau pour l’occasion. Enterrer un baron, c’est gratifiant dans sa vie de prêtre. Ce matin, il a le sentiment d’avoir été promu. Il a préparé avec minutie une litanie de qualités que jamais il n’a décernées à ses ouailles. De quoi les rendre jaloux.
- Monsieur le baron va nous manquer. Quel homme d’honneur ! Quelle générosité ! Quelle droiture ! Quelle grandeur !
Sa voix est pompeuse et les mots se détachent, un à un, pour qu’on les apprécie à leur juste valeur. L’assistance perçoit même le ploc des vertus qui s’empilent sur le rabat de chêne clair.
Certains sont pleins d’admiration, d’autres restent de marbre.
Gavé pour l’éternité, le baron avance à petits pas vers la sortie au rythme de la Marche Funèbre de Chopin. Des têtes s’abaissent lors de son passage, noblesse oblige. Certaines sont droites comme un I.
Personne ne le voit, mais Monsieur le baron pleure.
Émile s’inquiète. Où reste donc Jeanne ? Et que vont penser les gens ? Sûr qu’ils n’en penseront pas du bien, le village regorge de mauvaises langues. Il ne s’attarde pas à la sortie et ce qu’il découvre en rentrant à la maison le laisse sans voix.
Lui qui avait préparé les mots qu’il comptait adresser à Jeanne, se voit soudain désemparé.
Le salon est jonché de photos déchirées. Sur la table basse, une bouteille de Pèket et un verre vide lui font penser au pire. Elle ne boit jamais d’alcool, c’est mauvais pour la santé, comme elle dit.
- T’es là ?
Pas de réponse. Il monte à l’étage, se presse d’ouvrir la porte de leur chambre. Personne. Celle de la salle de bains. Personne.
- Mais bon sang, c’est pas possible !
Des sueurs froides lui mouillent le front. Il s’assied à table et assemble les morceaux. Lentement, le puzzle prend forme.
Sur l’une des photos, Jeanne pose comme une pin-up dans son petit tablier blanc. Elle est assise sur une table de cuisine et la tête renversée, elle rit à gorge déployée. Sur une autre photo, elle monte à cheval en amazone. Et là, en grand format, elle prend le soleil dans un transat à rayures bleu et blanc.
Émile fronce les sourcils :
- Qui c’est qu’ a pu lui tirer le portrait?
Un certain cliché l’interpelle : Jeanne chuchote à l’oreille d’un homme en costume cravate. Et il sourit.
Le cœur d’Émile se retourne. Il reconnaît le dandy et une décharge d’adrénaline lui monte de l’intérieur. Il le tuerait si ce n’était déjà fait. Les poings serrés, le souffle court, il sort. Il doit retrouver sa Jeanne et comprendre ce qui se passe. Il franchit la grille en fer forgé, certain de la voir à l’inhumation.
Que nenni, pas de Jeanne en vue parmi la foule agglutinée devant le caveau de famille des Borneville du Bois de Mézières.
Elle a préféré rester seule au bord de l’Ourthe, en contrebas de la maison. La rivière clapote, son cœur, lui, cogne bruyamment.
Les vieux racontent qu’ici, le courant emporte à jamais les chagrins si le ricochet fait dix ronds dans l’eau.
Mais les cailloux que lance Jeanne sautillent à peine et s’éloignent en petits bonds, indifférents à son regard noir.
- - Des balivernes, tout ça !
C’est vrai que depuis la mort de Léopold, ses fantômes ont refait surface. Elle les avait pourtant enterrés avec le reste mais les photos retrouvées la renvoient soixante ans en arrière…
Elle est cuisinière au château. Ses plats sont appréciés, elle rencontre du beau monde, elle a même une chambre sous les combles. Elle est femme maintenant et ça ne lui déplait pas que le baron et la baronne vantent ses qualités devant les invités.
- Notre petite Jeanne est une vraie perle ! Que ferions-nous sans elle ?
Alors, le rouge lui monte aux joues et elle paraît encore plus désirable.
Lors d’un dîner au jardin, un invité lance d’un rire gras Le petit tablier blanc de Jeanne ne doit plus être immaculé !
Personne ne relève son propos. Jeanne devient livide.
Bonjour Colette,
RépondreSupprimerUne fois de plus un texte captivant, délicat et plein d'observations judicieuses.
Une remarque cependant, si je puis me permettre.
On comprend que le baron assiste "d'en haut" à son enterrement mais le faire pleurer le fait tout à coup redevenir très vivant ! C'est, pour ma part, un peu déroutant même si je comprends l'ironie.
On commence à envisager ce que l'on croyait deviner depuis quelque temps, la pauvre a été abusée (malgré elle ?) par Mr le baron !
Que va-t-on apprendre encore ? Qu'elle a porté un fruit défendu en elle ?
Malgré cette (més)aventure, et en l'avouant presque publiquement, comment va-t-elle affronter le regard des autres et celui d'Emile ?
Dire qu'on s'approche de la fin de l'atelier, comme je le regrette tellement j'ai du plaisir à découvrir ton chapitre à chaque fois.
Bien à toi,
Jan.
ps: merci pour tes commentaires aussi argumentés et précieux que ceux de notre Liliane !
Bonjour Colette,
RépondreSupprimerNotre amie Jeanne a connu une autre vie comme nous le montre les photos qu' Emile découvre éparpilléeset déchirées alors qu’il cherche Jeanne. Elle n’était pas à l’enterrement de Monsieur le Baron. Et c’est un petit village, les cancans peuvent souvent se montrer très cruel.
Il se pourrait que notre Jeanne ait été abusée, ou pas, durant ses jeunes années. Consentante ? Possible. Toujours est-il que, malgré cette expérience heureuse ou malheureuse, Jeanne regrette probablement cette jeunesse envolée. Et n’était-elle pas amoureuse depuis toujours- malgré l’impossibilité dû au décalage social- de ce dandy à qui notre Emile aurait bien aimé casser la gueule.
Monsieur le Baron pleure (déroutant comme nous le dit Jan, d’accord mais pourquoi pleure-t-il ? Car il a quitté ce beau monde qui l’encense ?).
Un vrai plaisir de lecture. Bravo.
Cordialement, Christian
Je me disais bien qu'il devait y avoir anguille sous roche... habilement amenée cette anguille. Pauvre Emile! Il va découvrir des secrets... Comment va-t-il réagir? Et si tout le village était au courant? Dans le village tout se sait....Comment se fait-il qu'Emile ne soit pas au courant? Ou bien le sait-il et s'est tu??? Etait-ce un droit de cuissage ou une amourette? La femme du baron était-elle au courant?
RépondreSupprimerPlein d'ouvertures se présentent.... Chouette, je me réjouis!
Bonsoir, Colette,
RépondreSupprimerJ’aime beaucoup ton texte.
J’apprécie ton style clair et direct qui décrit avec éloquence le climat d’hypocrisie dans lequel évoluent aussi bien les petites gens du village que les têtes fortunées.
Chapeau!
Chapeau aussi à Jeanne qui fuit ostensiblement ce monde de mensonges pour se retrancher sur sa vie passée… aussi bien que présente.
En dépit de tout ce poids qu’elle doit assumer va-t-elle retrouver sa bonhommie habituelle ?
Qu’en penses-tu?
J’attends de voir….
Cordialement à toi,
Micheline.
Bonjour Colette,
RépondreSupprimerLes soupçons que tu avais subtilement fait naître dans les précédents chapitres se précisent, mais on ne sait pas encore tout. Ton texte est habilement construit : à travers les commentaires des villageois et la découverte d’Emile tu nous présentes les éléments déterminants sans faire intervenir la principale intéressée que l’on ne retrouve que tout à la fin en proie à ses souvenirs et à une tristesse qui ne s’en va pas. Parce que le baron est mort ? En repensant à ce qui s’est passé jadis ? Tu nous laisses dans l’incertitude. Bien joué !
L’écriture est toujours aussi belle avec des trouvailles, des images qui sont véritables perles. Je ne relèverai que : « L’assistance perçoit même le ploc des vertus qui s’empilent sur le rabat de chêne clair. »
« Le baron pleure » : il est vrai que l’images est audacieuse, mais en même temps, perso, je l’ai lue comme une indication sur le caractère du baron qui regrette la vie.
Un détail : « Il le tuerait si ce n’était déjà fait. » Je suppose que le baron n’a pas été assassiné, ni par Emile, ni par quiconque. Donc « Il le tuerait s’il n’était déjà mort. » me semble préférable.
Pour ce qui est de la consigne dont tu ne sembles pas avoir tenu compte, je constate une coïncidence amusante. En fait la prochaine consigne devait être : blanc, accessoire vestimentaire, succès et celle-là on la retrouve avec ce tablier blanc mis en évidence dans un contexte de félicitations. C’était tellement inattendu que j’ai cri m’être trompée en la proposant. Mais non ! C’est de l’anticipation involontaire.
Je te propose donc de reprendre la consigne précédente pour le prochain chapitre : sous le signe du vert, un jouet en lien avec une déception.
Bon travail,
Liliane