Couleur: vert
jouet lié à une déception
Le pouvoir du chocolat
Le cimetière est désert maintenant. Les tombes flamboient sous le soleil. Émile, le gardien des lieux en habit de dimanche, se plante devant la tombe du baron, raide comme un piquet.
Il lui arrive de parler aux morts, de les réconforter sur ce qui les attend là-haut. Mais aujourd’hui, ses mots ont un goût de fiel.
- Qu'est-ce que vous lui avez fait à ma Jeanne, pour qu’elle vienne pas vous flanquer en terre ? Y doit pas être beau à voir, vot’ secret ! Cré vingt dieux, y va pas être content l’ Juge là-haut !
Il ravale le venin qui lui tord les boyaux. Mais il doit en garder pour les jours de trop-plein. Allez, une dernière petite flèche empoisonnée pour se calmer avant de rentrer. Il pointe l’index vers sa poitrine.
- Jeanne, elle est à moi ! RIEN qu’à moi ! T’entends, baron !
Avant de franchir la porte de la maison, Émile ferme les yeux et prend de grandes bouffées d’air. Il va le vider son sac, c’est sûr ! Il déborde de partout. Franchement, il avait l’air de quoi à l’église sans sa moitié ? Qu’est-ce qu’elle était en train de faire à la maison, Jeanne ? Il en a vu de ces regards qui en disaient long. Les phrases assassines, il les lisait sur les lèvres. Il aurait voulu être une petite souris et se terrer dans le confessionnal mais le fils de l’échevin y cuvait le vin de la veille.
Ça sent bon le chocolat chaud dans la cuisine. Comme pour les grands jours.
- Vindiou, c’est l’paradis ici !
Jeanne connait son Émile. Pour couper court à une dispute qui couve, rien de tel qu’une bonne grosse tartine beurrée trempée dans un bol de chocolat. « Le chocolat de Jeanne, c’est quelque chose ! » disait le baron quand elle servait les invités. Il la surnommait la reine du chocolat chaud. Elle était enfin quelqu’un. La cervelle à trois sous était aux oubliettes.
- J’ vais me changer !
Émile n’en dit pas plus. Les habits du dimanche, c’est pour faire le beau dehors. A la maison, on est soi-même, on ne triche pas.
Les deux mains de Jeanne enserrent le bol fumant. Elle se revoit en petit tablier blanc dans la cuisine du château. Dans l’encadrement de la porte, le baron la regarde préparer le chocolat viennois. La grande cuillère en bois tourne lentement dans le poêlon, empêche le lait de déborder et bientôt les arômes enivrent la pièce.
Soudain, deux mains lui enlacent la taille. Une bouche se pose dans son cou. Grand frisson. Lui, a déjà rejoint la baronne au salon.
Jeanne se ressaisit lorsque Émile s’assied en face d’elle.
- Esther te fait un grand bonjour ! J’lui ai dit que tu t’sentais pas bien.
- T’as bien fait, Émile.
- T’aurais vu la tombe du baron! Ça pleuvait des fleurs !
- Les fleurs, c’est pour le bonheur et pour le chagrin.
Il reste interloqué quelques instants. Quelque chose lui échappe. Il se mord les lèvres avant de poursuivre.
- J’étais aux cent coups de pas t’ voir à l’église. J’ai pas profité d’ la cérémonie. Ma tête était ici !
Elle ne réagit pas à ses propos. Elle le regarde, les yeux vides.
Il voudrait lui dire « Crache le morceau maintenant ! » Mais d’un ton sec il lui lance :
- Ne me fais plus un coup pareil, Jeanne !
Son souffle haché est entrecoupé d’un long silence.
Elle, indifférente à ce qui se passe, fixe le cadre de leur mariage accroché au mur et les mots d’Émile se désagrègent dans l’air.
La comtoise vient de sonner trois coups. Le présent reprend brutalement sa place.
Et l’Émile qui boit son chocolat et la regarde intensément, qu’est-ce qu’il attend ? Qu’elle lui raconte ce qui la mine? Elle n’en est pas capable. Pas aujourd’hui. Un jour, peut-être…
- Femme, ton chocolat y refroidit !
Bonjour Colette,
RépondreSupprimerLe mystère s'épaissit !
Quelle cruauté dans l'épisode de la poupée qui sert à la photographie des enfants !
l'Emile pressent que l'attitude de Jeanne cache le lourd secret qui nous tient en haleine depuis le début...
Merveilleux (!) portrait de femme opprimée, harcelée par un souvenir horrible.
Et si malgré tout cela, Jeanne pouvait se reprendre et balancer le chocolat à la tête de cet Emile si peu empathique... La libération (?) enfin ?
Que de chaines à devoir se libérer ! Est-ce encore possibe ?
Et si l'aveu à Emile tournait à devenir son objet de haine, de violence, pire, pourquoi pas ?
Bravo pour ce suspense haletant et cette évocation d'une femme soumise par force aux désirs des hommes veules et rustres.
Que sera la fin (?) de ta nouvelle ? Curieux de a découvrir même si elle sera probablement inéluctablement malheureuse...
Bien à toi,
Jan.
Bonjour Colette,
RépondreSupprimerOui, en effet, le mystère s’épaissit.
Et oui, en effet, notre chère Jeanne devrait se débarrasser des chaines, placées par un homme rustre, qui entravent sa vie de femme. Un homme veule comme dit Jan que l’on espère d’une autre époque. J’ai un doute !
Et si, finalement, notre Baron n’était pas le pire des hommes ?
J’attends avec impatience la fin de cette terrible histoire.
Bravo. Cordialement, Christian
L'atmosphère campagnarde lourde est très présente. Dans les villages tout se voit, se sait, s'observe... Qui d'autre sait ce qui s'est passé chez le Baron? Quel a été son comportement? Jeanne s'est-elle laissé faire?
RépondreSupprimerLes soupçons de son mari doivent être difficiles à vivre... Alors quoi? Que fait-elle? A ce stade de ton récit tout est en ore possible, donc on attend la suite!
Bonjour, Colette,
RépondreSupprimerTu continues de nous plonger dans ce climat de souvenirs troubles qui hante notre Jeanne.
Mais au lieu de nous en révéler les véritables origines tu poursuis dans les allusions mystérieuses.
Et si, en fin de compte, ce malaise persistant n’était pas dû que qu’au seul baron? Mais aussi à l’omniprésence d’Emile? Et qui sait… davantage encore!
Le suspense reste entier. Quel chemin vas-tu emprunter?
Belle écriture, c’est sûr, et chapeau pour les quelques expressions typiques des milieux paysans.
À bientôt, pour que nous puissions y voir clair!
Cordialement,
Micheline.
Bonjour Colette,
RépondreSupprimerEncore un texte tout en finesse et qui fait mouche entre le monologue intérieur d’Emile qui a tout compris, mais ne veut pas le dire et les émotions ressenties mais tues de Jeanne. Un silence qui traduit moins la dissimulation que la (tendre ?) complicité d’un vieux couple. Ce qui n’est pas dit, n’existe pas n’est-ce pas ! Et la paix du ménage est respectée.
Sans compter la délicieuse pointe d’humour : « Il aurait voulu être une petite souris et se terrer dans le confessionnal mais le fils de l’échevin y cuvait le vin de la veille. » Juste en passant, un clin d’œil qui fait surgir toute une atmosphère de village. Du grand art !
Peut-être est-ce une question de génération mais j’ai une vision nettement moins manichéenne de ton texte que tes autres lecteurs. J’ai l’impression qu’Emile est ce qu’il est, un homme sans finesse, mais sans méchanceté, le produit de son temps et de son éducation rurale et que Jeanne l’ accepté tel qu’il est, comme c’était normal « in illo tempore ».
Un détail : je sais que tu as ajouté l’épisode de la poupée pour répondre à la consigne, mais tel quel, il est un peu gratuit. Pourquoi ne pas avoir saisi l’occasion d’une première rencontre entre le baron et Jeanne, par exemple à une fête de Noël où le fils du baron, grand ado, offre les jouets aux enfants. A moins que ce ne soir le baron lui-même, jeune adulte.
Vu le contexte on peut en effet supposer que le baron était nettement plus âgé que Jeanne. Disons entre 10 et 20 ans de plus, ce qui le ferait mourir entre 82 et 92 ans.
Et ce serait aussi l’occasion de nous faire comprendre la nature de sa relation avec Jeanne qui n’est peut-être pas seulement un droit de cuissage. Si la gamine était en admiration devant le beau jeune homme… à moins qu’il ne lui fasse peur… A toi de voir.
Dans ton prochain texte, sous le signe du jaune, un bibelot sera associé à une épreuve.
Bon travail,
Liliane